Femme

Je rampais à quatre pattes sur la moquette tandis que ma grand mère disait son prêche. Autour de moi les femmes, et l’odeur du santal.

Elles me souriaient, de l’index me faisaient signe de venir jusqu’à elles, saisissaient leur sac, objet de toutes mes convoitises, en ouvraient le fermoir d’un geste sûr et en sortaient un bonbon, mon graal.

De mes samedis après-midi à la mosquée, j’ai surtout gardé le souvenir de ces mystérieux sacs à main. Les femmes, elles avaient des sacs à main, et dieu seul savait ce qu’il y avait dedans.

J’ai eu des sacs à main. J’ai rougi mes culottes, avant ça. J’ai porté des jupes puis des robes après m’être cachée sous des pulls amples, j’ai eu des amoureux, j’ai été concubine puis légitime, j’ai enfanté. Ca y était ? J’étais femme ? Pas vraiment. Contrairement à ceux de toutes ces femmes que petite j’observais avec attention, mon sac à main à moi n’avait rien de mystérieux. Un jour j’allai jusqu’à le vider pour essayer de comprendre. A l’intérieur : deux chéquiers d’âges divers, un papier griffonné, une bonnet et des mitaines, un passeport, un ticket de métro trois-quart, un baume à lèvres, un spasfon, un flacon d’huile essentielle, un bouchon de crème solaire, une Chupa Chups et un paquet de Kleenex. « Ca » ne se passait clairement pas là, il fallait chercher ailleurs. Mais où ?

Autour de moi pourtant on me disait que j’y étais. Ma copine Marie me demandait même d’écrire un texte qui lui permettrait de comprendre pourquoi le mot qui lui venait à l’esprit en me voyant danser était « féminité ». J’ai tenté, re-tenté, re-re-tenté et puis j’ai abandonné. En réalité je ne voyais pas ce qu’elle voulait dire et j’ai donc fini par écrire sur la danse et la liberté…

Et puis un jour, j’ai peint. J’ai choisi un rouge corail : quand tu viens de ces îles où le sable est si blanc, comment faire autrement ? J’ai essayé, pinceau pas trop chargé, je me suis appliquée, langue tirée. Ca a bavé, forcément j’ai débordé. J’ai essuyé, du mieux que j’ai pu, et j’ai recommencé. J’ai laissé poser, j’ai regardé et puis ça m’a frappé.

Ma mère. Elle n’avait jamais fait ça. Elle ne me l’avait jamais dit explicitement mais j’avais cru comprendre que ça relevait soit de la faute de goût, soit du mauvais genre. Ces tracés rouges, elle en faisait la lecture muette et moi je lisais sur ses lèvres, sans qu’elle prononce le moindre mot : « V.U.L.G.A.R.I.T.E ». Qui rimait, je m’en suis fait la remarque plus tard, avec « O.B.S.C.EN.I.T.E ».

Plus tard donc, en d’autres lieux, c’étaient d’autres lettres que les pinceaux rouges de mes amies traçaient sous mes yeux. Je n’en déchiffrai pas encore le sens, mais c’était net et troublant à la fois. Je trouvai le dessin beau, mais « ça » n’était pas pour moi.

Jusqu’à ce soir où j’ai vu s’animer devant moi des mains qui ne me semblaient pas être les miennes, les mains d’une femme, aux ongles peints.

#Bientot40pigesputain#NeverTooLate#Botteedecouvrelavie

Ta sortie du samedi: Ambivalences de Justine Darmon

JustineDarmon#Projet Ambivalences#LégendeErosetPsyche#Photo 3sur9(1)

Tu entres et tu regardes, comme par le trou d’une serrure. Un homme, seul, une femme, seule, et puis des couples. Tu avances, au pas, non pas parce qu’il y a devant toi un touriste qui se prend en selfie devant la Joconde mais parce que ces corps nus t’hypnotisent. Tu pourrais rester devant chacun d’entre eux pendant des heures, te perdre dans la courbe de cette épaule, dans le demi-jour de cette chambre noire. Tu pourrais les regarder pendant des heures oui, comme on regarde l’être aimé, tu sais.

Tu as chaud, puis tu as froid, tu as le coeur qui bat. Et puis tu apprends leurs noms. Il y a là Perséphone, Pan, Hermaphrodite et Salmacis, Médée, Orphée, Atlas, Hadès, Ariane, Eros et Psyché. Beautés masquées, beautés yeux bandés, beautés divines. Mais ils sont terriblement humains, les dieux de l’Olympe. Une hanche parfaite devient anguleuse là, une peau lisse et ferme ici soudain craquèle. A la perfection d’un buste antique succède une paire de seins divergents, grandeur céleste et fragilité terrestre.

Tes tripes palpitent devant la force de la vie comme devant celle de l’art. Ils semblent si seuls, les sujets de Justine… Solitude voulue, corps déployé, solitude subie, position foetale. Mais seuls.

Les larmes sur une rive, l’orgasme de l’autre, Justine te laisse forcément au bord de l’un ou de l’autre. Tout change lorsque ses sujets rencontrent leur double platonicien. Force et fureur de l’amour et puis douceur de l’abandon. C’est ça. C’est ce après quoi on court tous, intensité et relâchement. Etre aimé, enveloppé. Ne faire plus qu’un, en être plus fort. Complets, enfin, ne serait-ce que l’espace d’un cliché.

Courez-y, ça se passe jusqu’à demain samedi 27 octobre de 15h à 18h à la Galerie Rouen, 3 rue Pérée, dans le 3e.

Indian voodoo

Je les avais trouvées au milieu d’autres figurines à vendre, par un beau dimanche après-midi de brocante. Elles coûtaient 3 euros chacune, autant dire rien au regard de la valeur qu’elles avaient pris à mes yeux dès le premier coup d’oeil; je les achetai donc sans avoir même à y réfléchir et les baptisai sur le champ. Lui s’appellerait Vikesh, elle serait Vidya.

Vikesh et Vidya

Leurs yeux étaient ourlés de khôl et la guirlande qu’ils tenaient chacun à la main indiquait qu’ils s’apprêtaient à s’unir pour le meilleur et pour le pire. Je leur ai fait une place sur la commode qui me tenait lieu de coiffeuse, entre un miroir et une boite à bijoux.

Ces deux-là portaient sur eux bien plus que quelques centimètres de vêtements traditionnels : l’odeur de l’Inde à la sortie de l’avion, celle de la boite à priser de ma grand-mère, celle du santal dont on me parfumait les poignets quand, petite, j’allais à la mosquée. En les observant je pouvais entendre Nusrat, Mukesh et Lata chanter et mes tantes éclater de rire en VO non sous-titrée devant un chaï fumant.

Deux petites racines posées sur une commode, un morceau d’Inde dans un appartement parisien.

Quelque chose pourtant n’allait pas. J’étais incapable de mettre des mots dessus , mais il y avait en Vikesh et Vidya un je-ne-sais-quoi qui me turlupinait. J’y pensais à chaque fois que je me postais face à eux pour me poudrer le nez, puis je passais à autre chose, mais l’étrange sensation persistait.

Un jour je décidai donc de les détailler millimètre par millimètre pour en avoir le coeur net. 
Vikesh: son turban rose, son tilak, sa petite moustache,  son sherwani et son churidar à broderies dorées, ses babouches… Jusque là tout allait bien. Vidya: ses bracelets aux chevilles, son lehenga choli,  ses yeux ornés de khôl et… BAISSES.

Voilà. C’était donc ça. La tête inclinée, le regard baissé. Devant mes yeux ont alors défilé toutes les mariées en sari rouge et or que j’avais maintes et maintes fois admirées, traversant avec une lenteur toute étudiée la salle réservée aux femmes, une demoiselle d’honneur à leur côté. L’humilité et la modestie bien sur, vertus cardinales au pays de Gandhi. Mais Vikesh, étrangement, n’avait pas les yeux aussi baissés que ceux de Vidya et gardait la tête bien droite. Pourquoi? C’était comme ça. C’était comme ça depuis toujours et partout dans le monde les petites filles indiennes continuaient à regarder avec des étoiles plein les yeux des femmes aux tenues scintillantes, aux mains recouvertes de henné et aux yeux baissés. Ce jour-là j’ai compris pourquoi il m’était si difficile de relever les yeux et la tête, de redresser les épaules.

Que faire? J’ai hésité à bruler mes deux poupées dans le plus pur style vaudou-hausmannien, mais je n’ai pu m’y résigner. Trop peur de jeter le bébé avec l’eau du bain, de voir ma grand-mère, Lata et mes tantes partir en fumée avec les cendres de Vidya. Mes figurines ont finalement déménagé et trônent sur ma cheminée.

Je crois qu’il faut que je continue à les regarder, mais bien en face désormais.

Mes amies, mes soeurs

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Elles sont là quand ça va, elles sont là quand ça va pas.

Elles rappliquent quand t’appelles pas, elles t’en veulent pas quand tu viens pas.

Elles rient quand tu ris, elles pleurent quand tu pleures

Et finissent par te faire marrer, oh hé la morve-au-nez !

Elles ramassent, petites cuillères, l’ éparpillée façon puzzle

La prennent dans leurs bras, lui disent ne t’en fais pas

Ca va aller, je te le jure, je te l’promets

Et tu te dis

C’est peut-être vrai?

Quand plus rien ne te retient elles te prennent par la main

Pour qu’ensemble vous le traversiez, ce putain de gué

Et soyez les plus belles, pour aller danser.

 

Juge et partie

Je me souviens que quand j’étais petite, ma nounou m’avait conseillé de ne jamais me moquer des personnes « différentes » : les trisomiques, les personnes de petite taille ou à mobilité réduite comme on dit aujourd’hui  (en essayant d’utiliser les mots d’avant, je me dis que le politiquement correct a parfois du bon) dont je n’avais pourtant aucune envie de rire…

Il ne fallait pas se moquer donc, sous peine de provoquer le courroux du Barbu tout là-haut qui ne manquerait pas de me punir en me dotant, une fois que je serais en âge de procréer, d’une progéniture aux gènes pareillement défaillants.

Avec le recul je me dis que j’aurais préféré qu’elle me donne un autre conseil : Bottée, tu ne jugeras point ton prochain. Jamais.

Oh, au fur et à mesure que les années ont passé j’ai bien compris, que juger c’était mal. Et en bonne élève que j’étais j’ai déployé des trésors de compréhension, de tolérance et d’empathie envers mes congénères. Ou du moins c’est ce que je me figurais.

En réalité, je ne l’ai réalisé que récemment, je n’étais ouverte et tolérante qu’avec ceux qui ne se rendaient coupables que de péchés véniels, ou encore ceux qui avaient l’air d’être dans une démarche d’amélioration continue, pour parler comme nos amis managers. Pour les autres, regard froid et cœur de pierre.

Et puis la vie m’a bien fait comprendre ce que « ne pas jeter la première pierre » signifiait…

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Je suis celui-ci, qui sort acheter le pain et ne revient jamais

Je suis celle-là, qui reste enfermée

Je suis le mari volage et la femme rompue, je suis la femme adultère et le mari cocu

Je suis folie de la mère, impuissance de l’enfance

Je suis le vieux lifté et la vieille botoxée

Je suis la playmate nue et la femme voilée

Je suis le suicidé et l’ami éploré

Je suis le bourreau et je suis la victime

Je suis la peur et je suis l’envie,

Je suis la peine et puis la jalousie

Je suis la dépendance, la faiblesse et la lâcheté, je suis l’humanité.

Je ne juge plus personne,

Personne d’autre que moi.

Pourquoi je danse

                                                                                photos Tom Sanslaville

 

Je danse parce que c’est ainsi que je me sens en vie, et seuls ceux qui m’ont vue danser savent qui je suis.

Voilà plus de trois ans que je danse libre. J’ai hâte de pouvoir écrire : « Voilà plus de trois ans que je danse, libre ». Ca viendra, je suis en chemin. La danse, c’est ma liberté, mais aussi le plus bel itinéraire que j’aie trouvé pour y accéder, à cette liberté. Chemin faisant, chemin dansant, je me libère.

Danser qui l’on est… Briser ses propres chaînes, vaincre ses peurs, arrêter un instant de se juger. Et puis rire, et puis pleurer, bondir et virevolter.

Rencontrer des êtres dansants, échanger de corps à corps, de corps à cœur, de cœur à cœur. Avoir le sentiment d’avoir trouvé une seconde famille, un endroit où se réfugier quand le chaos règne intérieur extérieur.

Je ne remercierai jamais assez ma très chère Garance, qui en me faisant découvrir la danse libre m’a offert le plus beau des cadeaux. Aujourd’hui c’est elle qui, tous les mardis, m’enseigne la liberté.

Je ne remercierai jamais assez Lucie, chez qui j’ai esquissé mes premiers pas, et pris petit à petit l’assurance dont j’avais besoin pour danser sur autre chose que du boum-boum.

Je ne remercierai jamais assez ma jolie Marie, qui a pensé et porté Dansez-vous, ce projet qui sait dire mieux que moi pourquoi je danse, et pourquoi ce serait tellement bien qu’on s’y mette tous.

Ce projet, auquel je suis tellement fière d’avoir participé, c’est d’abord un film  réalisé par Tom Sanslaville et produit par Matthieu Bertrand, sur un son de Mr. Viktor qui m’obsède depuis maintenant plusieurs mois.

C’est aussi un très beau livre dans lequel Eugénie Garcia fait danser les photos et les textes (textes libres, haikus, témoignages, interview, analyse…). Onze personnes (dont bibi) y racontent, chacune à sa façon, la force et la beauté de la danse, le lâcher prise qu’elle nécessite et fait advenir tout à la fois. C’est un très beau cadeau de Noël (moi-même je sais) et si l’envie vous prend de passer commande avant mardi 14h, il atterrira sous le sapin en temps et en heure.

Et puis Dansez-vous ce sont aussi de jolies photos que vous pouvez voir chez Cozette (20 avenue de Saint-Ouen, dans le 18e) jusqu’à mi-janvier.

Enfin, n’hésitez pas à suivre le projet sur Facebook et Instagram pour être tenus au courant des mises à jour du site qui est appelé à être enrichi.

Alors, on danse ?

Saloperies de feuilles mortes

Il fut un temps où il faisait beau, je m’en souviens encore. Le soleil brillait, il faisait doux, il faisait bon. Dans la rue les yeux des gens me souriaient. Je pleurais oui, il semblerait que mes joues aient  besoin d’être irriguées quelle que soit la saison, mais il s’agissait alors de larmes au goût de miel qui coulaient quand, passant du souterrain à l’aérien, le métro me révélait par ses fenêtres entrouvertes la vibration particulière des ciels d’été, le frémissement des feuilles de peuplier. « Profite-en, je me disais, ça ne va pas durer ».

Je profitais, donc. Je dansais et je riais, et le temps passait. Les premières feuilles mortes assombrissaient par endroits le vert éclatant du gazon que foulait allègrement ma tribu de cœur, celle des danseurs à ciel ouvert. Qu’importe. Toute à mon ivresse, j’ignorais ces feuilles de mauvais augure. Quand j’y repense, c’est sans doute à ce moment que tout a basculé. J’aurais dû rentrer, m’assurer que j’avais ce qu’il fallait chez moi : des bottes (des bottes, bon sang !), un parapluie, des vêtements chauds… Mais j’ai  continué à virevolter, pieds nus, incapable de m’arrêter.

img_4287A présent me voici transie sous la pluie. Elle coule du ciel et de mes yeux, et semble ne plus vouloir cesser. Je marche en essayant d’éviter les flaques mais j’ai les pieds et le cœur trempés. Ce qui en terme d’humidité n’est pas si mal, quand je repense à cette fois où je suis tombée dans un étang glacé. Œsophage, trachée, l’eau s’est lentement infiltrée, cage thoracique inondée, sur le point d’imploser, boyaux submergés. Point de suspense ici, si j’écris c’est que je m’en suis sortie, mais j’ai compris, ce jour là, la force de cette douleur qui en envoie plus d’un par le fond.

Depuis, chaque jour est consacré à essayer de surnager. Les yeux rivés à l’horizon, j’attends de pouvoir à nouveau fouler la terre ferme. Oh, je ne m’ennuie pas, loin de là. Mon cerveau me tient compagnie, il a de la conversation le bougre. On parle de tout un tas de choses… De vie, d’amour, de mort. De responsabilité, des prisons que l’on se crée, de liberté. Des principes de plaisir et de réalité. De samskaras, de samsara, de nirvana. De courage, de peur, de lâcheté. De dépendance, d’attachement, de non attachement. De la différence entre l’acceptation et la résignation. Du bien-fondé de l’action, ou pas. Des erreurs, et de leurs conséquences…

Je l’aime bien mon cerveau, il sait manier les concepts, mais je le soupçonne de ne pas vouloir que mon bien. Cette habitude qu’il a depuis quelques temps de me tenir éveillée jusqu’aux premières non-lueurs de l’aube automnale par exemple… Ou de me réveiller toutes les heures, certaines nuits, avec la précision et la régularité d’une horloge suisse. Je me demande parfois si lui et moi ne sommes pas entrés dans une relation sado-maso, il semble prendre plaisir à me voir souffrir. Et moi, se pourrait-il que j’aime cette souffrance, se pourrait-il que je m’y complaise ? L’hypothèse me soulève le cœur, il va falloir que j’y réfléchisse davantage. Que j’y réfléchisse ? Mais alors mon cerveau va encore me vider de toute mon énergie, cette énergie dont j’ai besoin pour réussir à surnager. Que faire pour qu’il se taise ? Méditer. J’essaie un peu tous les jours, parfois ça marche, et parfois pas. Alors je cherche autre chose pour réussir à me libérer – au moins pour quelques instants – de ce compagnon un peu trop collant.

J’ai trouvé deux-trois trucs que je te livre comme ça… On ne sait jamais, s’il t’ arrivait toi aussi de dériver en ce magnifique mois de novembre riche en réjouissantes nouvelles.

Les selfies. Mais oui ! L’ennemie jurée des selfies a enfin trouvé une utilité à cette étrange pratique contemporaine. Tu déprimes, tu ne peux plus t’arrêter de pleurer? Prends ton téléphone et prends un selfie. Regarde-le, ça fait un autre effet que de se voir dans un miroir, je te jure. Regarde-le, regarde-toi, vois cette mine défraîchie, ces yeux bouffis. Soudain tu sors de ton cœur, tu sors de ton corps, tu te souviens que tu es un être humain parmi des milliards qui s’affairent, qui pleurent, qui rient, qui meurent sur cette minuscule planète perdue dans l’univers. Et tu souris. A peine, mais quand même.

Les parisiennes à vélo. Je parle des parisiennes parce que je ne connais que ça, ça marche sans doute avec les rennaises et les niçoises hein. Sors. Marche. Observe les gens, chope leur regard. Déjà tu te sentiras un peu moins seul(e). Et puis une parisienne à vélo finira par passer, et tu te souviendras que la vie peut etre belle.

La danse. Je parle de danse parce que je ne connais que ça. Mais n’importe quel sport fera l’affaire, en fait. Sollicite et nourris d’autres muscles que celui qui se cache dans ta boite crânienne. Tu vas produire des hormones qui te feront du bien. #TousDrogués.

La famille, les amis. Ok, toute musique te fait chialer, ok, tu te fiches de ce qu’il y a dans ton assiette, mais arrange toi pour retrouver ceux que tu aimes et qui t’aiment pour un verre, un thé, n’importe quoi. Leur présence, leur écoute, leurs rires t’aideront à te sentir plus léger(e). #LoveIsTheAnswer.

La sagesse des grands sages. Tu n’es ni le premier ni la dernière à traverser une période de merde. Tu sais ce que dit le grand sage, qui a dû en voir (et en bouffer) des vertes et des pas mûres ? This too shall pass. Ca non plus, ça ne va pas durer.

Révélations

Je l’ai su dès que j’ai vu ses photographies, alors que je ne la connaissais pas encore vraiment : Justine aime voyager. Avec la série de portraits en noir et blanc de sa prochaine expo Music’Spirits, c’est un voyage vers un lieu d’ordinaire inaccessible aux profanes qu’elle nous propose: celui où les musiciens offrent leur âme aux Dieux de la musique.

Les paupières closes, nimbés des mêmes vapeurs que celles qui accompagnent les créatures célestes, ils sont « ailleurs ». Concentrés à l’extrême, méditatifs, ils communient. Leurs yeux ouverts sont levés au ciel, attendant la révélation, ou plongent dans les vôtres, présents et absents tout à la fois.

C’est cet instant précis que Justine a la talent si particulier de savoir saisir : cet instant où la foule entre en transe, où les musiciens, extatiques, possédés corps et âme, ne sont plus eux-mêmes que les instruments d’Apollon et de Sarasvati, humbles intermédiaires entre la Musique et son public. Un moment hors du temps…

Si comme moi vous aimez les échappées vers d’autres horizons spatio-temporels, allez faire un tour à la Galerie Rouan (3 rue Pérée 75003 Paris) du 12 au 22 octobre. C’est un voyage qui en vaut le détour, je vous le promets.

 

Laissez-moi danser

Regarde-moi. J’ai 9 ans, je suis en vacances dans un luxueux hôtel de l’Océan Indien. Le dîner est terminé, le spectacle des Gentils Animateurs aussi, la piste de danse s’illumine, mes yeux aussi, mais très vite la musique qui fait battre mon cœur et me donne envie de danser comme le font les grands n’est plus qu’un lointain écho. On rentre. Le ton de la voix de mon père est sans appel, la piste de danse n’est pas un endroit pour les enfants. Je me glisse sous les draps empesés de mon lit en bois précieux comme on entrerait dans un cercueil. J’ai 9 ans et j’enrage, j’ai 9 ans et je pleure parce que je ne peux pas danser.

Regarde-moi. Je dois avoir 12 ou 13 ans. On est une tripotée de cousins et cousines dont je suis l’aînée, dans un célèbre et un peu cheap centre de vacances solognot. Le jour on s’ébat dans des vagues artificielles, on pédale à toute allure, on se défie au bowling. Et le soir… Le soir on chuchote, on complote, on élabore des stratégies de sioux pour réussir à sortir sans se faire griller par les parents, les oncles et les tantes : je fais faire le mur à mes poussins de cousins, parce qu’il est impensable qu’on n’aille pas danser sous la grande bulle de verre.

Regarde-moi. J’ai 13 ans, peut-être 14, des lunettes et des notes de première de la classe, mais des copines qui portent des dock martens, écoutent les Berurier Noirs, goûtent à leur premières bières et à leurs premières menthols au parc à côté du collège. Je suis invitées aux boums d’après-midi, j’y vais une fois, deux fois, et j’adore ça, même si le moment des slows est toujours compliqué. C’est que je fais une tête de plus que tous les garçons présents, alors forcément… Et puis je ne sais pas trop pourquoi, ma mère me dit que non, que je ne vais pas me rendre à cette troisième invitation parce que ça fait trop d’affilée, et qu’on va plutôt aller à la mosquée. Je fais ma première crise et c’est décidé, je vais désormais détester aller à la mosquée.

Regarde-moi. J’ai 17 ans, je suis assise sur la couverture en crochet mon lit. La chambre dont j’ai hérité est rose. Mais comme on est à « Tana », où l’insécurité sévit déjà, la fenêtre a des barreaux. Roses, les barreaux. Il y a cette fête, où sont tous mes amis, et où je n’ai pas le droit d’aller. Parce que je suis indienne et musulmane et chiite et que dans ma communauté ça ne se fait pas, les filles ne sortent pas. Des tas d’idées me traversent l’esprit. Je pourrais me trancher les veines, ça ferait sans doute moins mal que ce putain de sentiment d’injustice qui me bouffe le ventre. Je pourrais me raser la tête, ça ferait bien chier tout le monde, ma famille bien sûr, mais aussi tous ces hypocrites pro-voile qui donnent le la dans ma « communauté » tout en couchant à droite à gauche alors que la seule chose ce que je demande, moi, c’est d’avoir le droit de danser et de rouler quelques pelles. Alors je mets Goran Bregovic à fond les ballons et je m’enfile la bouteille de gin que j’ai trouvée à la cuisine. Entière.

Regarde-moi. J’ai 20 ans. Je suis en Khâgne, mais je ne travaille pas. Je passe ma semaine dans un état semi-dépressif, demandant à mes voisins de me réveiller une heure avant la fin des colles pour ne pas – tout de même – rendre feuille blanche à mes chers professeurs. Toute mon énergie est tendue vers un seul but : ma sortie du vendredi soir, celle où je danse de minuit à 9 heures du matin avec pour seul carburant la conso comprise dans le prix de l’entrée.

Regarde-moi. J’ai 31 ans, je me promène sur le Pont des Arts avec une petite chose de 5 mois dans le ventre. C’est l’été, des groupes d’ados font ce que font les ados l’été : ils s’agglutinent autour de leur pote qui joue de la gratte et chantent. Et bien qu’assis par terre, ils dansent. Et moi je pleure toutes les eaux de mon corps parce que je me dis que je n’aurai jamais été une de ces ados-là.

Regarde-moi. Je fête mes 36 ans et je raconte à mes amis effarés ce qui m’est apparu comme le plus beau moment de ma vie : 2h du matin dans l’hiver parisien, une énorme fanfare improvisée à Ménilmontant, et les passants qui s’arrêtent et se mettent à danser, on est 40 on est 50 on est 100 on a l’impression d’être des milliers, et tout le monde sourit, et les mecs même bourrés laissent les nanas tranquilles, c’est une ode à la vie, ouais il y a eu le 7 janvier, ouais il y a eu le 13 novembre mais vous savez quoi, on a pas peur, et on apporte la lumière même là où la nuit est la plus obscure et on vous emmerde vous les semeurs de mort. Je danse, seule et entourée d’amis inconnus, jusqu’à 3h et demie. J’ai 36 ans et le plus beau moment de ma vie est une fête dans les rues de Paris.

Regarde-moi. J’ai 37 ans et tout ce que je veux c’est que l’air soit doux, qu’il y ait des des loupiottes et des lampions, et qu’on danse en saluant le soleil couchant. Oh je t’assure, je ne demande pas grand chose, je n’aime pas les paupières dilatées du petit matin mais je ne veux pas me coucher tôt non plus, tu sais comme ça me fait pleurer.

Laissez-moi danser

copyright Tom Sanslaville

Ecoute-moi, c’est ainsi que je veux mourir, un jour. J’aurai 85 ans, le soleil réchauffera mes vieux os et la musique mon vieux cœur. Je danserai doucement, ça sentira l’herbe et la fleur d’oranger, je boirai une ou deux gorgées de bière très fraîche (blanche, la bière) et puis j’irai m’asseoir sur un banc. Je poserai ma tête contre le creux de mon bras après avoir repoussé tous mes bracelets tintinnabulants, je fermerai les yeux et mon âme continuera à danser doucement pour moi, jusqu’au ciel cette fois. Et cette âme n’aura pas 85 ans, elle en aura 9.

Tu es encore là ? Alors écoute-moi, une dernière fois. N’empêche jamais qui que ce soit d’aller danser. Tu me le promets ?

 

Eloge de la normalité

Assez précocement dans ma vie, je me suis déçue. Je n’avais aucun talent particulier, ni pour le dessin, ni pour le chant, ni pour la musique, ni pour la cuisine, ni pour le jardinage, ni pour le bricolage … Je me trouvais d’un mortel ennui, et sans doute est-ce pour m’en divertir, au départ, que je me suis fait des tas d’amis artistes. Des gens passionnants. Des tourmentés, des écorchés, des énervés, des déprimés, des exaltés, mais des passionnés, toujours.

Mon travail ne m’aide pas beaucoup à me faire davantage à ma désespérante banalité : quand tu écris ton boulot c’est de raconter des histoires susceptibles d’accrocher les gens. Les communicants l’ont bien compris, qui te préparent pour vendre ce qu’ils ont à te vendre du « storytelling » à faire pâlir d’envie les plumitifs de tout poil. Tu traques les passions, tu pistes les vocations, tu veux du cœur et des tripes, du sang et des larmes. Faut que ça transpire , comme dirait l’autre.

Ca, c’est ce que je cherchais quand j’ai interviewé Béatrice, la créatrice de bijoux de la rue de l’école de mon fils (un véritable guet-apens cette rue). Béatrice à grandi en Allemagne, pas loin de la Forêt Noire. Elle a étudié les sciences de l’islam à la fac, et puis s’est dit qu’il lui fallait aller vers autre chose. Elle a donc déposé des dossiers à droite à gauche, en archi, en design du bijoux et de l’objet, et comme c’est cette voie qui l’a retenue, eh bien, elle s’est lancée. « Je n’étais même pas forcément attirée par les bijoux, plutôt par le côté analytique de la chose, la réflexion autour de l’objet lui-même », avoue-t-elle. Après quatre années d’études, quelques fructueuses participations à des salons, elle s’installe à Paris et ouvre sa boutique, dans laquelle elle crée et vend depuis maintenant 13 ans. Cette histoire, elle me l’a racontée il y a un an. L’ennui, c’est que j’étais incapable d’en faire quoi que ce soit. Gros problème de storytelling. Je suis retournée la voir pour lui faire part de mon désarroi et c’est elle qui m’a sortie de l’impasse dans laquelle je me trouvais : « C’est intéressant, aussi, de raconter qu’on peut faire de belles choses même s’ il n’y pas d’histoire folle derrière ».

Elle a raison Béatrice. J’en ai la preuve à chaque fois que je ralentis le pas devant sa vitrine pour admirer les merveilles qu’elle crée : des bijoux qui portent sa griffe, quelque chose de brut et de raffiné à la fois, très loin du plan-plan des bijouteries tradi, et encore plus loin du mimi des bijouteries fantaisie. Elle écoute ses clients avec attention et les observe de ses yeux perçants, trouve le bon compromis entre leurs desiderata et ses idées à elle, et fabrique à partir de tout ça une pièce unique, née d’un savant mélange d’envies, d’idées, de savoir-faire, d’application, de métaux nobles et de pierres précieuses.

Merci pour la jolie leçon, Béatrice.

Les bijoux de Béatrice Knoch, 17 rue André del Sarte, 75018 Paris, 01 42 57 97 59.

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