Révélations

Je l’ai su dès que j’ai vu ses photographies, alors que je ne la connaissais pas encore vraiment : Justine aime voyager. Avec la série de portraits en noir et blanc de sa prochaine expo Music’Spirits, c’est un voyage vers un lieu d’ordinaire inaccessible aux profanes qu’elle nous propose: celui où les musiciens offrent leur âme aux Dieux de la musique.

Les paupières closes, nimbés des mêmes vapeurs que celles qui accompagnent les créatures célestes, ils sont « ailleurs ». Concentrés à l’extrême, méditatifs, ils communient. Leurs yeux ouverts sont levés au ciel, attendant la révélation, ou plongent dans les vôtres, présents et absents tout à la fois.

C’est cet instant précis que Justine a la talent si particulier de savoir saisir : cet instant où la foule entre en transe, où les musiciens, extatiques, possédés corps et âme, ne sont plus eux-mêmes que les instruments d’Apollon et de Sarasvati, humbles intermédiaires entre la Musique et son public. Un moment hors du temps…

Si comme moi vous aimez les échappées vers d’autres horizons spatio-temporels, allez faire un tour à la Galerie Rouan (3 rue Pérée 75003 Paris) du 12 au 22 octobre. C’est un voyage qui en vaut le détour, je vous le promets.

 

Laissez-moi danser

Regarde-moi. J’ai 9 ans, je suis en vacances dans un luxueux hôtel de l’Océan Indien. Le dîner est terminé, le spectacle des Gentils Animateurs aussi, la piste de danse s’illumine, mes yeux aussi, mais très vite la musique qui fait battre mon cœur et me donne envie de danser comme le font les grands n’est plus qu’un lointain écho. On rentre. Le ton de la voix de mon père est sans appel, la piste de danse n’est pas un endroit pour les enfants. Je me glisse sous les draps empesés de mon lit en bois précieux comme on entrerait dans un cercueil. J’ai 9 ans et j’enrage, j’ai 9 ans et je pleure parce que je ne peux pas danser.

Regarde-moi. Je dois avoir 12 ou 13 ans. On est une tripotée de cousins et cousines dont je suis l’aînée, dans un célèbre et un peu cheap centre de vacances solognot. Le jour on s’ébat dans des vagues artificielles, on pédale à toute allure, on se défie au bowling. Et le soir… Le soir on chuchote, on complote, on élabore des stratégies de sioux pour réussir à sortir sans se faire griller par les parents, les oncles et les tantes : je fais faire le mur à mes poussins de cousins, parce qu’il est impensable qu’on n’aille pas danser sous la grande bulle de verre.

Regarde-moi. J’ai 13 ans, peut-être 14, des lunettes et des notes de première de la classe, mais des copines qui portent des dock martens, écoutent les Berurier Noirs, goûtent à leur premières bières et à leurs premières menthols au parc à côté du collège. Je suis invitées aux boums d’après-midi, j’y vais une fois, deux fois, et j’adore ça, même si le moment des slows est toujours compliqué. C’est que je fais une tête de plus que tous les garçons présents, alors forcément… Et puis je ne sais pas trop pourquoi, ma mère me dit que non, que je ne vais pas me rendre à cette troisième invitation parce que ça fait trop d’affilée, et qu’on va plutôt aller à la mosquée. Je fais ma première crise et c’est décidé, je vais désormais détester aller à la mosquée.

Regarde-moi. J’ai 17 ans, je suis assise sur la couverture en crochet mon lit. La chambre dont j’ai hérité est rose. Mais comme on est à « Tana », où l’insécurité sévit déjà, la fenêtre a des barreaux. Roses, les barreaux. Il y a cette fête, où sont tous mes amis, et où je n’ai pas le droit d’aller. Parce que je suis indienne et musulmane et chiite et que dans ma communauté ça ne se fait pas, les filles ne sortent pas. Des tas d’idées me traversent l’esprit. Je pourrais me trancher les veines, ça ferait sans doute moins mal que ce putain de sentiment d’injustice qui me bouffe le ventre. Je pourrais me raser la tête, ça ferait bien chier tout le monde, ma famille bien sûr, mais aussi tous ces hypocrites pro-voile qui donnent le la dans ma « communauté » tout en couchant à droite à gauche alors que la seule chose ce que je demande, moi, c’est d’avoir le droit de danser et de rouler quelques pelles. Alors je mets Goran Bregovic à fond les ballons et je m’enfile la bouteille de gin que j’ai trouvée à la cuisine. Entière.

Regarde-moi. J’ai 20 ans. Je suis en Khâgne, mais je ne travaille pas. Je passe ma semaine dans un état semi-dépressif, demandant à mes voisins de me réveiller une heure avant la fin des colles pour ne pas – tout de même – rendre feuille blanche à mes chers professeurs. Toute mon énergie est tendue vers un seul but : ma sortie du vendredi soir, celle où je danse de minuit à 9 heures du matin avec pour seul carburant la conso comprise dans le prix de l’entrée.

Regarde-moi. J’ai 31 ans, je me promène sur le Pont des Arts avec une petite chose de 5 mois dans le ventre. C’est l’été, des groupes d’ados font ce que font les ados l’été : ils s’agglutinent autour de leur pote qui joue de la gratte et chantent. Et bien qu’assis par terre, ils dansent. Et moi je pleure toutes les eaux de mon corps parce que je me dis que je n’aurai jamais été une de ces ados-là.

Regarde-moi. Je fête mes 36 ans et je raconte à mes amis effarés ce qui m’est apparu comme le plus beau moment de ma vie : 2h du matin dans l’hiver parisien, une énorme fanfare improvisée à Ménilmontant, et les passants qui s’arrêtent et se mettent à danser, on est 40 on est 50 on est 100 on a l’impression d’être des milliers, et tout le monde sourit, et les mecs même bourrés laissent les nanas tranquilles, c’est une ode à la vie, ouais il y a eu le 7 janvier, ouais il y a eu le 13 novembre mais vous savez quoi, on a pas peur, et on apporte la lumière même là où la nuit est la plus obscure et on vous emmerde vous les semeurs de mort. Je danse, seule et entourée d’amis inconnus, jusqu’à 3h et demie. J’ai 36 ans et le plus beau moment de ma vie est une fête dans les rues de Paris.

Regarde-moi. J’ai 37 ans et tout ce que je veux c’est que l’air soit doux, qu’il y ait des des loupiottes et des lampions, et qu’on danse en saluant le soleil couchant. Oh je t’assure, je ne demande pas grand chose, je n’aime pas les paupières dilatées du petit matin mais je ne veux pas me coucher tôt non plus, tu sais comme ça me fait pleurer.

Laissez-moi danser

copyright Tom Sanslaville

Ecoute-moi, c’est ainsi que je veux mourir, un jour. J’aurai 85 ans, le soleil réchauffera mes vieux os et la musique mon vieux cœur. Je danserai doucement, ça sentira l’herbe et la fleur d’oranger, je boirai une ou deux gorgées de bière très fraîche (blanche, la bière) et puis j’irai m’asseoir sur un banc. Je poserai ma tête contre le creux de mon bras après avoir repoussé tous mes bracelets tintinnabulants, je fermerai les yeux et mon âme continuera à danser doucement pour moi, jusqu’au ciel cette fois. Et cette âme n’aura pas 85 ans, elle en aura 9.

Tu es encore là ? Alors écoute-moi, une dernière fois. N’empêche jamais qui que ce soit d’aller danser. Tu me le promets ?

 

Eloge de la normalité

Assez précocement dans ma vie, je me suis déçue. Je n’avais aucun talent particulier, ni pour le dessin, ni pour le chant, ni pour la musique, ni pour la cuisine, ni pour le jardinage, ni pour le bricolage … Je me trouvais d’un mortel ennui, et sans doute est-ce pour m’en divertir, au départ, que je me suis fait des tas d’amis artistes. Des gens passionnants. Des tourmentés, des écorchés, des énervés, des déprimés, des exaltés, mais des passionnés, toujours.

Mon travail ne m’aide pas beaucoup à me faire davantage à ma désespérante banalité : quand tu écris ton boulot c’est de raconter des histoires susceptibles d’accrocher les gens. Les communicants l’ont bien compris, qui te préparent pour vendre ce qu’ils ont à te vendre du « storytelling » à faire pâlir d’envie les plumitifs de tout poil. Tu traques les passions, tu pistes les vocations, tu veux du cœur et des tripes, du sang et des larmes. Faut que ça transpire , comme dirait l’autre.

Ca, c’est ce que je cherchais quand j’ai interviewé Béatrice, la créatrice de bijoux de la rue de l’école de mon fils (un véritable guet-apens cette rue). Béatrice à grandi en Allemagne, pas loin de la Forêt Noire. Elle a étudié les sciences de l’islam à la fac, et puis s’est dit qu’il lui fallait aller vers autre chose. Elle a donc déposé des dossiers à droite à gauche, en archi, en design du bijoux et de l’objet, et comme c’est cette voie qui l’a retenue, eh bien, elle s’est lancée. « Je n’étais même pas forcément attirée par les bijoux, plutôt par le côté analytique de la chose, la réflexion autour de l’objet lui-même », avoue-t-elle. Après quatre années d’études, quelques fructueuses participations à des salons, elle s’installe à Paris et ouvre sa boutique, dans laquelle elle crée et vend depuis maintenant 13 ans. Cette histoire, elle me l’a racontée il y a un an. L’ennui, c’est que j’étais incapable d’en faire quoi que ce soit. Gros problème de storytelling. Je suis retournée la voir pour lui faire part de mon désarroi et c’est elle qui m’a sortie de l’impasse dans laquelle je me trouvais : « C’est intéressant, aussi, de raconter qu’on peut faire de belles choses même s’ il n’y pas d’histoire folle derrière ».

Elle a raison Béatrice. J’en ai la preuve à chaque fois que je ralentis le pas devant sa vitrine pour admirer les merveilles qu’elle crée : des bijoux qui portent sa griffe, quelque chose de brut et de raffiné à la fois, très loin du plan-plan des bijouteries tradi, et encore plus loin du mimi des bijouteries fantaisie. Elle écoute ses clients avec attention et les observe de ses yeux perçants, trouve le bon compromis entre leurs desiderata et ses idées à elle, et fabrique à partir de tout ça une pièce unique, née d’un savant mélange d’envies, d’idées, de savoir-faire, d’application, de métaux nobles et de pierres précieuses.

Merci pour la jolie leçon, Béatrice.

Les bijoux de Béatrice Knoch, 17 rue André del Sarte, 75018 Paris, 01 42 57 97 59.

Suivre Béatrice sur facebook.

C’est quoi la nuit

Il en est qui disent : The night is dark and full of terrors.

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Possible.

Mais la nuit, c’est aussi ce moment lumineux, où tu croises des inconnu(e)s dans la rue, avec qui tu passes quelques heures de ta vie. Ce moment où tu rencontres des frères et sœurs d’humanité, qui traversent les mêmes misères, rient du même rire, et dansent sur un tempo qui n’est pas tout à fait le tien mais qui te convient.

La nuit tu vas à des lancements de bouquins, ce soir c’est Mon cher stagiaire, c’est ta pote Marie Autier qui a tout organisé et n’en déplaise à la famille Calmann-Levy, elle a tout défoncé, tu joues à peeping Tom, tu sens, tu goûtes, tu touches, on te chuchote des poèmes de Musset, de Sade, de Prévert de Baudelaire à l’oreille, t’es chez Cocteau et Marais, et c’est chic bien sûr, et c’est intelligent évidemment, mais c’est surtout beau tout ça, voilà, c’est ta pote, et elle fait ce genre de choses, du beau avec le « ça ». Tu parles du parfum des hommes avec Emmauelle, qui est là pour faire son job d’animatrice olfactive mais en vrai elle te fait voyager et tu t’en ferais bien une pote, et tu te retrouves à parler avec elle de l’odeur de l’Inde, ou de celle des hommes dont tu vaporises le parfum sur un bout de tissu pour être bien sûre de ne pas manquer.

 

La nuit tu vas à des vernissages, ce soir c’est celui de Justine Darmon, c’est la fraîcheur du voyage, la moiteur des concerts et le goût de l’enfance, et le videur cite Mao.

La nuit c’est 5h du mat, et à 7h30 il faudra se lever.

Demain est une autre nuit.

Lettre à mon fils

Fils,

Hier c’était de nouveau la fête des mères. Et sur Internet ont de nouveau fleuri tout un tas de vidéos à haut potentiel lacrymal.

J’y succombe moi aussi, à la gorge qui se noue et aux yeux qui coulent. Mais je sens que quelque part au fond de moi, quelqu’un n’est pas d’accord. Ce torrent de pathos, au fur et à mesure qu’il me submerge, me prive d’oxygène. J’étouffe.

Madonna col Bambino

Madonna col Bambino – Antonio Vivarini

La Mère avec un M majuscule, comme dans AIME. Celle qui a tout donné, tout sacrifié. C’est Dieu en fait cette mère là. Un esprit saint, véritablement. A la fois le Père, qui donne la vie et pardonne nos offenses, et le Fils, dans sa dimension sacrificielle. Le tout enveloppé d’une douceur toute maternelle.

L’ennui c’est que moi je ne suis pas, je ne peux pas et je ne veux pas être cette mère là.

Devoir la vie à ses parents, dépendre d’eux pendant des années, c’est déjà suffisamment lourd à porter, je ne vais pas encore te rajouter une couche de culpabilité par dessus le marché. La dame que je vois (comme dans « je vois quelqu’un ») appelle ça « la dette de vie ». Là d’où je viens, et là d’où tu viens un peu aussi donc, elle pèse son poids, cette fichue dette.

Ecoute-moi bien, fils. Je t’interdis de me mettre sur un piédestal. Je ne suis pas qu’amour, même avec toi. Et je t’interdis de te sentir redevable vis-à-vis de moi. Tu n’as pas expressément demandé à faire escale sur cette planète que je sache, donc tu ne me dois rien.

Alors oui, bien sûr, je t’ai mis au monde. Bien sûr, j’ai changé tes couches un nombre incalculable de fois. Evidemment, je t’ai veillé quand tu es tombé malade, et j’ai un peu ri et beaucoup flippé la fois où, à 40,5°C de fièvre tu as vu ta grand-mère sur une balançoire au plafond. Forcément, j’ai perdu des heures à ranger le bordel de ta chambre, alors que j’aurais préféré rester sous la couette à lire ou m’envoyer en l’air. Mais je n’ai rien fait de tout ça avec un sourire béat, le visage nimbé de lumière. J’ai râlé, j’ai pesté, j’ai juré, j’ai pleuré, j’ai crié. Parce que je ne suis pas parfaite. Aucune maman sur Terre n’est parfaite. Alors je veux bien de tes bouquets de fleurs et de tes colliers de pâtes mais je ne veux pas de ta reconnaissance éternelle.

J’ai pas mal de choses à t’avouer. Tu dois t’en douter, parce que je fais très mal semblant, mais faire à manger, faire manger, ranger, nettoyer, laver, répéter, patienter, et même jouer, je n’ai jamais aimé ça.

Ce que j’aime, c’est te lire des histoires. Te serrer fort contre moi et sentir l’odeur au creux de ton cou et embrasser tes joues rebondies. Te regarder dormir. Discuter avec toi et essayer de te répondre quand tu me demandes comment savoir si la vie n’est pas un rêve. Ce que j’aime c’est t’écouter rire avec tes copains et t’observer dans la cour de récré, avant que tu ne te rendes compte de ma présence. Ce que j’aime c’est te voir grandir et marcher d’un pas de plus en plus assuré vers la vie, vers ta vie.

Tu sais quoi fils ? Je crois bien que je n’aime pas être mère, mais que je t’aime, toi.

 

Lettre à ma soeur voilée

Ca fait un moment que je veux t’écrire. Tout le monde parle de toi, je te croise dans la rue, je te salue à certaines réunions de famille, je te lis, je t’écoute et ça provoque tout un remue-ménage à l’intérieur. Alors je me suis dit, vas-y, lance-toi, écris-lui, parle-lui.

Je voulais commencer ma lettre comme ça : « Mon amie, ma sœur ». Mais, ça sonne faux. Tu es ma sœur parce que nous faisons partie de la même famille humaine. Or tu sais ce qu’on dit : on ne choisit pas sa famille. Alors que ses amis, si.

Je sais, c’est pas sympa. D’emblée, comme ça, décider qu’on ne serait pas potes. J’avoue que je me sens un peu nulle. Je laisse ce voile faire écran entre toi et moi. En même temps, c’est toi qui le portes, ce bout de tissu, et sans doute te fiches-tu d’apparaître avenante à mes yeux, comme tu te contrefous de sentir le vent caresser tes cheveux. Pourtant, je t’assure, j’aimerais avoir la même ouverture d’esprit que cette jeune punk. Il faut croire que je ne suis pas assez « no future » dans l’âme…

Peut-être suis-je trop rancunière…

Tu sais, je suis indienne par le sang. Imagine le truc : une enfant qui grandit sur une île, au sein d’ une communauté originaire d’Inde (communauté convertie à l’islam chiite certes, mais indienne avant tout, à l’époque). Y’a plein de couleurs partout, les femmes sont en sari, dieu qu’elles sont belles, ça donne envie de devenir femme à son tour. Les réunions de famille, les mariages sont un enchantement : ça rit, ça chante, ça danse, ça vit, quel bonheur, quels souvenirs ! Et puis un mollah débarque d’on ne sait où, de Tanzanie, du Pakistan… Et puis un autre comme lui, et des tas d’autres encore, les uns après les autres. Il portent la barbe drue et l’air sévère. Il disent qu’il faut plaire à Dieu sans poser de questions et craindre son châtiment. Ils disent « faites-ci » et « ne faites pas ça », et te voilà, voilée, devant moi. Et tu te multiplies, tu te dupliques, à la mosquée, au lycée, tu demandes des dérogations pour ne pas faire de sport, tu veux passer ton permis mais seulement si le moniteur est une monitrice, et tout d’un coup c’est le silence, plus de musique, plus de chants autres que religieux, plus de danse, je m’emmerde à mourir et j’ai peur de ce qu’on devient à cause de toi alors je m’en vais. Je m’en vais recréer mes propres cercles de danse, de rires et de liberté. Cette liberté là ne sent plus l’encens mais la bougie d’intérieur, elle n’a plus le goût du tchai-samossas mais celui du café-croissant. Le moment où tu as déboulé dans ma vie a coïncidé avec la perte de tant de choses qui m’étaient chères, tu comprendras que je t’en veuille.

Evidemment, je ne vais pas pour autant te refuser le droit d’exister telle que tu es. Grâce à toi, la valeur qui m’est la plus chère au monde – plus chère encore que tout ce que j’ai perdu – est la liberté. Comment pourrais-je, dès lors, t’en priver? Porte-le donc, ce voile, tu en as le droit et c’est un droit que je défendrai, tant que tu seras majeure et vaccinée, tant que tu m’autoriseras à voir ton visage, à plonger mon regard dans le tien, et, ce faisant, à accéder à ton humanité. Et toi, dis-moi, s’il me prend l’envie m’installer en Afghanistan, au Pakistan, en Iran, en Palestine, en Syrie ou dans n’importe quel pays à majorité musulmane, d’en demander la nationalité et de l’obtenir, le défendras-tu, mon droit à me balader tête, épaules et jambes nues ? De moi-même je ne me permettrai rien de tel, parce qu’on m’a appris qu’il faut savoir respecter un minimum les us et coutumes des pays dans lesquels on vit, pour quelques années comme pour la vie. Mais vraiment, j’aimerais savoir comment tu réagirais, si jamais…

Je défendrai tes droits, donc, et je t’accepterai telle que tu es, mais ne me demande pas davantage je t’en prie. Parfois tu sembles vouloir provoquer et ça me fait sourire parce que je me dis que tu traverses ta crise d’ado et que ça va passer. Mais d’autres fois tu as l’air de chercher l’assentiment, l’approbation, on sent que comme tout le monde tu as envie qu’on t’aime mais je suis désolée, j’ai beau essayer, je n’y arrive pas, j’oscille juste entre colère, incompréhesion, tristesse et abattement.

Tu affirmes que ton voile est un instrument de liberté. Je me souviens de ce reportage où j’ai en effet appris que dans certains pays, depuis que le voile s’est généralisé, les femmes peuvent enfin sortir de chez elles seules, parler avec un homme en public, faire de longues études. Tant mieux pour elles. Je les encourage à porter ce voile si c’est pour elles le seul moyen de réussir à sortir, à étudier, à flirter, à se marier avec leur amoureux ou à rester célibataire si elles le souhaitent, à occuper des postes à responsabilité, à prendre la place qui leur revient de droit. Je les y encouragerai, oui, en espérant qu’un fois l’égalité atteinte, elles brûleront leur voile comme d’autres avant elles ont brûlé leurs soutiens-gorge. Mais ici ma chérie, je te l’assure, il n’est nul besoin de se couvrir la tête pour accéder à la liberté.

Passons maintenant aux choses sérieuses.

Si tu me dis que tu te voiles parce que c’est ce que veut Allah (sachant qu’à ce sujet les avis divergent) et qu’on ne remet PAS en question ce que dit Allah, je crains que le dialogue soit tout simplement impossible. Tu vois, si j’avais été à la place d’Abraham par exemple, je n’aurais pas obéi à Dieu me demandant de sacrifier mon fils. Je serais d’ailleurs curieuse de savoir ce qui se serait passé si Abraham avait désobéi (y’a un bon scénar là, si jamais quelqu’un est intéressé…). Je ne crois pas en un Dieu qui ordonne et punisse, je crois au questionnement, à la recherche, au doute, au libre arbitre. Et je crois que c’est insulter ton Dieu que ne pas utiliser l’intelligence qu’il t’a donnée pour remettre en question ce qu’ « on » te présente comme étant ses propos (et d’ailleurs, qui est ce « on », hein, une bande de mecs flippés depuis la nuit des temps ? Tiens donc, comme c’est bizarre !).

Si tu me dis que tu te voiles parce qu’Allah te demande d’être modeste, discrète et pudique et qu’en même temps tu t’habilles à la dernière mode islamic chic, avec des couleurs chatoyantes et un maquillage du meilleur effet, laisse-moi rigoler. En te faisant jolie, tu es consciente qu’on va te regarder non ? Et tu vas le gérer comment, ce regard sur toi, avec modestie ? Allons, suffit, plus de maquillage, pas assez modeste, ça, le maquillage. Mais j’y pense, si tu enfilais directement une burqa, tu serais assurée d’être PARFAITEMENT modeste et discrète et pudique comme-il-faut non ? Eh bien alors, qu’attends-tu ? Ah non, c’est juste culturel, c’est pas pour faire ta mijaurée ? Alors là je me tais, au temps pour moi.

Si tu me dis que le port du voile est un acte de résistance face aux diktats de la mode et des magazines qui ne cherchent finalement qu’à te faire consommer, ne t’en fais pas Dolce & Gabbana, Uniqlo, Marks & Spencer et même Rihanna – qui d’habitude est plus recouverte de nudité que de tissu – réussiront à te faire lâcher ta thune, même si tes cheveux sont cachés, même si ton corps est invisible. Demande un peu aux princesses saoudiennes, elles te raconteront. #burqaswag meuf.

Si tu me dis que le voile te protège de la lubricité des hommes, qu’avec lui tu cesses enfin de te sentir traitée comme de la viande, je peux te comprendre, mais je trouve vraiment incompréhensible ta façon de réagir. C’est EUX le problème et c’est TOI qui es obligée de te contraindre ??? Tu trouves ça juste ? On pourrait peut-être imaginer d’autres solutions? Leur imposer le port de lunettes rendant floue toute forme féminine, comme chez les ultraorthodoxes juifs ? Les forcer à se crever les yeux comme eux forcent certaines à se voiler? Et quand bien même, crois-tu vraiment qu’en te soustrayant à leur regard tu te préserves de leur désir ? Allez, tape « femme voilée + sexe » sur google et tu auras ta réponse, ma jolie. Que faire alors ? Les castrer chimiquement ? Les lobotomiser ? Un peu glauque non ? Le genre d’extrémité à laquelle on arrive quand on a totalement perdu foi en l’autre, quand on ne voit plus que « ça » dans ses yeux. Le voile n’est-il pas le plus amer des remèdes à tes maux ? La pire des solutions de facilité ? Sois forte ma belle, bas-toi pour changer le regard des hommes, et ton regard sur eux.. Je sais pas moi, commence une thérapie, milite au sein d’assos anti-sexistes, éduque tes fils à aimer et respecter les femmes. Mais par pitié, n’empêche pas le vent de soulever tes mèches rebelles ni le soleil de caresser tes belles boucles parce que le monde est plein de gros bourrins. C’est leur accorder trop de pouvoir, aux gros bourrins.

Voilà, je crois bien que je t’ai écrit tout ce que j’avais sur le cœur.

Ah, une dernière chose avant de te quitter… L’autre jour je suis tombée sur cette affiche qui m’a fait beaucoup réfléchir.

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J’ai compris que j’avais cette tendance à vouloir à tout prix la liberté pour toutes et tous, et que c’était une erreur. La liberté ne s’impose pas, elle se conquiert, c’est une lutte de chaque instant, d’abord et avant tout contre soi-même. Depuis, chaque jour je retourne au combat.  Ca te dit de venir avec moi ?

Winter is coming…

L’hiver nous est tombé sur la gueule d’un seul coup, et avec lui le Froid, et l’Obscurité. Je n’ai jamais compris pourquoi les manteaux d’hiver sont presque tous noirs. Ne fait-il pas nuit assez tôt, pour qu’on veuille encore, pendant les quelques heures que durent nos jours, assombrir notre horizon ?

Cet hiver le noir est partout et m’oppresse.

Après le 13 novembre, je suis restée cloîtrée chez moi pendant une semaine, à lire,  encore et encore, lire à en perdre le sommeil, à m’en cramer les yeux. Pour essayer de comprendre, pour que la raison l’emporte sur l’émotion. Accrochée à mon fil d’actus, je plongeais chaque jour plus profondément vers les abysses, à la recherche des racines du mal. Ca va aller, je me disais. #NotAfraid, on les emmerde. Je danserai, je rirai, je boirai, j’aimerai, je vous disais. C’était facile, bien au chaud dans mon cocon. Un cocon sans télé, un cocon aux fréquences radio déréglées et tiens, c’est ballot, je sais plus comment fonctionne ce machin, bon ben tant pis hein, on va rester branchés sur Nova et TSF-la-seule-radio-100% jaaazzz.

Et puis il a fallu que je sorte. Je ne pouvais pas ne pas y aller : la soirée, organisée par une amie Canadienne, s’intitulait « FUCK TERRORISM, je deviens Française ». Alors je me suis habillée, coiffée et chaussée comme un petit soldat bleu-blanc-rouge de la paix, de la fête et de l’amour. C’était trop mais c’était ce dont j’avais besoin pour y croire. Et comme une enfant se serait déguisée, je me suis fardée avec outrance.

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J’ai vu ma ville la nuit comme jamais je ne l’avais vue. Un froid glacial que ne parvenaient pas à réchauffer les décorations de Noël, qui brillaient faux, décalé. Des rues et un métro déserts. Oh, il y avait bien quelques terrasses animées, mais les résistants derrières leurs vitres me semblaient si vulnérables que j’en avais la nausée.

Mais ces regards ! Jamais on ne s’est regardés comme ça à Paris, du moins chez les gens de ma génération. Oh, ça tient à pas grand-chose, à quelques fractions de secondes… Mais quelle force dans ces rares instants arrachés à la course du temps! Je te vois. Je te salue. On est en vie. C’est dur en ce moment non? Mais putain qu’est-ce qu’on l’aime cette ville, on se rendait même pas compte à quel point hein ? Tiens bon, ça va aller. Bonne route, prends soin de toi.

C’est vrai que c’est dur. Il y a le deuil et la tristesse. Il y a l’effroi, il y a la colère et parfois la haine. Il y a la peur. Mais je crois qu’on sait très bien ce qui va nous permettre de traverser tout ça : les petites choses, et les grandes.

Rompre une Tradi encore toute chaude, en humer le parfum, en caresser la croûte avant d’y mordre à pleines dents. S’enivrer de musique et de vin. Lire, jamais assez. Parler, trop. Ecrire, sur clavier et sur papier. Chanter, danser, jouer, draguer, râler pour la forme contre tout et son contraire. Tout ça on sait faire. On est parisiens, on est Français, bordel !

Et puis il y a ce qu’on sait faire mais qu’on oublie parfois, ou qu’on a oublié, à force de se laisser porter. Regarder ceux qu’on aime avec les yeux qui brillent et les serrer, fort. Agrandir le cercle de ceux qu’on aime prendre dans ses bras. Rendre grâce, chaque jour, pour le soleil et la pluie, pour les pavés de Paris même s’ils bousillent les talons des filles, pour la vie. Trouver comment, à sa petite échelle, rendre le monde plus accueillant, pour tous. Choisir avec détermination la joie, le courage, l’amour. L’espoir.

Ce n’est pas facile. Quand le cœur n’y est pas, la fête ressemble plus à une discipline qu’à une ode à la vie. Mais c’est une discipline qui fonctionne. Comme le yoga du rire (ne vous fichez pas de moi. Sauf si ça vous fait marrer). Au début on se force, et puis après quelque chose lâche, et le flow de la vie reprend le dessus.

Je sais bien que je n’ai pas fini de forcer sur le rose aux joues et le rouge aux lèvres. Mais je le ferai, le temps qu’il faudra, jusqu’à ce que la lumière revienne.

 Winter is coming, they say. So let’s keep each other warm, and make spring come back.

 

Pourquoi il faut voir HUMAN

HUMAN

copyright : Humankind Production

Tous ces hommes, ces femmes, ces enfants en gros plan fixe… Quand ils ont commencé à me parler, j’ai été frappée de constater à quel point mon visage reproduisait leurs expressions, à la mimique près. Ils souriaient ? Je leur souriais en retour. Ils pleuraient ? Chutes du Niagara le long de mes joues. Ils éclataient de rire? Je gloussais. Ils criaient ? Froncements de sourcils, mâchoire serrée.

On connaît tous ce proverbe: « les yeux sont le miroir de l’âme ». Eh bien c’est ça, HUMAN, c’est une plongée dans l’âme humaine.

Le hashtag qu’on retrouve sur toutes les affiches de cet ovni cinématographique, c’est #WhatMakesUsHuman. J’avais ma réponse en sortant du film : ce qu’on partage tous, ce qui nous lie, ce sont les émotions. Je me trompe peut-être, mais il me semble que la violence, le « mal », n’est possible que parce que l’humain est capable, à certains moments, de se fermer totalement aux émotions de l’Autre. A l’inverse, l’empathie crée un cercle vertueux.

Il faut aller voir HUMAN parce que quand on regarde, écoute et lit les infos, c’est l’intellect qui reste maître du jeu. Bien sûr, il est nécessaire de réfléchir, d’analyser pour appréhender la complexité du monde. Mais ce sont les émotions qui nous reconnectent à notre humanité et à celle des autres, ce sont elles qui nous poussent à agir, et, ce faisant, à changer le monde.

J’ai lu quelques critiques du film.

Yann Arthus-Bertrand donne une nouvelle preuve de sa mégalomanie ? Je ne sais pas s’il est mégalomaniaque, et sincèrement, je m’en contrefiche.

Son film évacue la complexité du monde ? Voir plus haut.

Il manque de structure, ça part dans tous les sens ? Bah un peu comme la vie quoi. Et puis il y a des thématiques récurrentes qu’on repère très vite, ça me suffit largement comme structure.

HUMAN est culpabilisant ? Ah oui, c’est sûr que regarder en face le monde tel que chacun d’entre nous le construit n’aide pas forcément à dormir du sommeil de l’innocent.

Le réalisateur de Home fricote avec les « méchants » qu’ont des sous (La Fondation Bettencourt Schueller) ? Ca fait autant de sous en moins pour les pubs « parce que vous valez moins » non ?

Les « jamais contents » me fatiguent. Quand je regarde le monde tel qu’il va, je me dis que tout ce qui est bon est bon à prendre. De la même façon que je crois à l’effet papillon, je crois qu’une pensée peut changer le monde, qu’une parole peut changer le monde. Pourquoi un film ne pourrait-il pas avoir le même effet ?

En tout cas ce film-là  a déjà changé mon amie Anastasia qui est de l’aventure HUMAN depuis trois ans et dont je suis hyper admirative et fière.

Pour lire son interview, ça se passe ici.

Pour regarder les témoignages en ligne et aller plus loin, c’est par là.

Pour connaître le programme de la semaine HUMAN sur France Télévisions, c’est par ici.

Faire partie de l’aventure HUMAN

Anastasia Mikova a 33 ans. Elle a voyagé dans 24 pays pour recueillir plus de 600 interviews sur trois ans, notamment en Afrique (Burkina, Sénégal, Afrique du Sud, Namibie, Tunisie…), en Asie (Cambodge, Birmanie, Bangladesh, Inde…) mais aussi en Australie, en Russie, au Kazakhstan…

Comment as-tu pu réaliser autant d’interviews ?

Anastasia et Dimitri copyright : Humankind Production

Anastasia et Dimitri
copyright : Humankind Production

Nous partions entre deux et trois semaines par pays, et réalisions 20 à 40 interviews. C’était intense ! Quand on réussissait à en garder deux, trois, maximum quatre pour chaque pays on était contents. Le film projeté dans les salles de cinéma comporte 120 interviews, il y en beaucoup plus sur la plateforme Google dédiée. C’était un crève-cœur de ne pas garder tout ce matériau, c’est pourquoi on a décliné HUMAN sur plusieurs films : on y trouve des interviews approfondies, d’autres qui sont inédites…

Comment avez-vous réussi, malgré tout, à faire un sélection ?

Nous cherchions des gens susceptibles d’incarner une situation, un combat, un état d’esprit… Pendant les interviews, il y avait des moments où on ne comprenait pas ce que disait la personne qu’on avait en face de nous parce que le traducteur n’avait pas encore fait son travail. Mais il se dégageait d’elle quelque chose de tellement fort – de la joie, de la rage, de la tristesse… – qu’on était bouleversés. On savait alors que c’était un moment qui allait rester gravé dans nos souvenirs et sur la pellicule. On transmettait nos sélections à Yann Arths-Bertrand, il lui est arrivé de m’appeler en pleine nuit, de l’autre bout du monde, complètement bouleversé lui aussi. C’est quelqu’un qui fonctionne à l’émotion. On lui reproche de faire dans les bons sentiments, d’exploiter la misère du monde, je peux taffirmer que c’est complètement faux.

L’émotion… C’est pour moi le cœur du film…

C’est bien ça ! On voulait toucher les gens, mais en s’adressant à leurs tripes plutôt qu’à leur cerveau. Etre les yeux dans les yeux avec une personne, plonger dans son intimité, ça pousse forcément à se mettre à sa place l’espace d’un instant. C’est la magie de l’effet miroir. On ne peut pas tricher avec ça, dire « et alors ? ». A moins d’avoir déjà sombré dans le cynisme.

Est-ce que HUMAN est un film qui veut changer le monde ?

En quelque sorte oui ! Yann veut inciter les gens à agir, d’une façon ou d’une autre. Mais si on réussit à faire réfléchir les gens sur eux-mêmes, sur le sens de leur propre vie ce sera déjà énorme. On nous reproche de ne pas proposer de solutions. Mais ce n’est pas notre rôle ! Et il y a autant de solutions que d’être humains sur cette planète : pour l’un ça sera un engagement politique, pour l’autre un engagement associatif, pour un autre encore une façon différente de consommer…

Et toi, as-tu changé  ?

Sans aucun doute. En tant que journaliste, j’avais déjà ce besoin de témoigner : j’ai fait des sujets sur les mères porteuses, sur l’immigration… Mais ça ne m’empêchait pas de vivre ma vie. Avec HUMAN par moments, c’était compliqué de revenir chez moi, de retrouver ma vie confortable et paisible. Combien de fois ai-je fondu en larmes pendant les interviews ! Ce n’était pas « pro » du tout ! On a tous partagé des choses très fortes avec ces gens. Quand l’un d’entre eux, un jeune Malien avec lequel nous nous étions particulièrement liés en Sicile, m’a appelé en me disant qu’il était arrivé à Paris et qu’il ne savait pas quoi faire, je ne pouvais pas l’ignorer, c’était devenu impossible. On lui a trouvé un toit puis, avec l’équipe, on a cherché pendant des semaines une solution pour l’aider à voler de ses propres ailes. Et on a fini par y arriver! Depuis HUMAN je réfléchis beaucoup plus à ma façon de vivre. Témoigner c’est bien, c’ est mon travail de journaliste, mais ça ne me suffit plus. Je dois faire plus, en tant qu’être humain. Je ne sais pas encore quoi, ni comment, mais je cherche.

La faute à qui?

wonderwomanEn France, dès l’âge de 15 ans, les filles passent 44 minutes de plus que les garçons à faire le ménage. Voilà le genre de nouvelle qui m’enchante au plus haut point. C’est incroyablement réjouissant non ?

Sérieusement, ça me rend dingue.

Et puis je compulse quelques dossiers, et les chiffres surgissent. C’est insupportable mais il y a pire. Ce qui ne veut dire qu’on doit fermer sa gueule. Juste essayer de réfléchir de façon globale. Think global, act local, vous connaissez la chanson.

500 000 avortements sélectifs chaque année en Inde pour éviter la naissance d’une fille et un sex ratio de 120 garçons pour 100 filles en Chine (le ratio « normal » étant de 105 pour 100).

La faute à qui ?

5000 femmes victimes de crimes d’honneur chaque année dans le monde.

La faute à qui ?

130 millions de femmes excisées puis « cousues » pour assurer leur virginité dans le monde.

La faute à qui ?

Plus de 130 millions de femmes concernées par le mariage forcé dans le monde.

La faute à qui ?

La faute à la société, bien sûr.

La faute aux hommes, qui ont dominé les femmes depuis que le monde est monde.

Parce qu’ils ont la force physique pour eux, semble-t-il

Parce que, pour s’assurer que leur descendance soit VRAIMENT leur descendance il leur a fallu nous enfermer. Ces chiennes lubriques sont insatiables, voilà qui n’est tout de même pas très rassurant.

Parce qu’esclaves de leur désir, des millions d’entre eux voient en nous leur plus grande faiblesse, et nous haïssent pour cela. Enfermons-les, ces créatures du diable, ces infâmes tentatrices qui de géants font de nous des nains. Sans quoi elles nous voleront tout. Notre cœur, notre âme, notre force.

Nous voilà donc enfermées, depuis une éternité. Dans des harems et des bordels. Derrière des voiles et des fourneaux. Je suis sûre qu’y en a au moins une dans le tas qui s’est fait ligoter façon bondage avec un fil d’aspirateur, la belle image…

La faute aux hommes, donc.

Seulement voilà, il y a comme un petit problème.

Qui est-ce qui sollicite davantage les filles que les garçons pour les tâches ménagères, qui est-ce qui montre le bel exemple de la bonne à tout faire à demeure ?

Les mères.

Qui les femmes enceintes d’un bébé de sexe féminin craignent-elles le plus en Inde ?

Leur belle-mère.

Qui pratique les excisions en Afrique ?

Les femmes.

La faute à qui, AUSSI, alors?

Tout se passe comme si nous faisions de notre mieux pour maintenir en place ce même système qui nous oppresse. Ce bon vieux truc de la victime qui devient bourreau, il marche à tous les coups décidément.

Mais il n’y a pas que ça.

Il y a la peur.

En 2013, fuyant le village de son époux (mariage arrangé, cela va de soi), une jeune pakistanaise de 22 ans retourne dans sa ville d’origine, Karachi, avec l’aide d’une tante et d’une cousine. Là, elle rencontre une autre homme, la petite perverse. Le conseil tribal de l’époux bafoué la fait donc fait exécuter, ce qui est bien normal. Sans oublier sa tante et sa cousine hein, faut pas déconner, quand même. Et bien entendu, ce sont des membres de leur propre famille qui s’en sont chargés. Le linge sale, ça se lave en famille comme chacun sait.

En Inde une femme qui a le malheur de ne donner naissance qu’à des filles peut être renvoyée chez ses parents sans ménagements. Elle perd alors tout statut et est traitée comme une moins que rien durant le restant de ses jours. Son mari la remplace rapidement par une nouvelle épouse dans l’espoir que celle-ci lui ponde enfin un descendant de sexe mâle…

En Afrique, une femme qui s’élève contre l’excision rejette la tradition et s’expose ainsi à être mal vue par les siens, et à son tour rejetée…

En France, reconnaissons le chance que nous avons de ne pas avoir à nous battre contre ce genre d’horreurs. Sans oublier que nous avons nos propres combats. Partage des tâches, égalité salariale, parité, violences sexuelles, violences conjugales, sexisme, stéréotypes, la liste est longue.

Bouclons la boucle avec nos histoires d’aspirateurs et de serpillères. Pourquoi chez nous les femmes continuent-elles à assurer 80% du travail domestique ? Parce qu’elles sont masos ? Parce qu’elles redoutent que Loulou finisse par en avoir marre de s’entendre demander de faire la vaisselle et les quitte pour une autre, qui elle fera pas chier avec la vaisselle, la poubelle et les chaussettes qui traînent? Parce qu’elles culpabilisent quand elles s’occupent d’elles et non des autres, comme le veut l’image de la Mère avec un M majuscucle, de la Femme avec un grand F ? Parce que finalement faire 80% du taf c’est avoir le pouvoir quelque part, régner sur un petit royaume, aussi plat, aussi petit, aussi limité soit-il? Et que perdre son royaume, c’est tout perdre ?

Je ne sais pas.

Ce dont je suis certaine, en revanche, c’est que la peur, cette vicieuse, a laissé sa trace visqueuse et puante dans le cœur de toutes ces femmes dont je viens de vous parler. C’est elle notre véritable ennemi, le principal obstacle à notre liberté.

Mais comme dirait l’autre, le courage c’est d’y aller même – et justement – quand on a peur. Ce n’est qu’à ce prix que les choses bougeront.

Il faut s’indigner. Dénoncer. S’unir. S’épauler. Chercher de l’aide quand on en a besoin. Aider quand on le peut. Se battre.

Parce qu’on est victime que tant qu’on décide de le rester.

Parce que la liberté et l’égalité sont rarement servies sur un plateau d’argent.

La liberté et l’égalité se conquièrent

La peur au ventre toujours.

C’est qu’on les paie parfois au prix fort, ces droits fondamentaux là. Au prix de la vie pour certaines,  de l’amour pour d’autres, de la sécurité pour d’autres encore.

Mais je vous l’assure, la liberté et l’égalité finissent par se conquérir.