Lettre à mon fils

Fils,

Hier c’était de nouveau la fête des mères. Et sur Internet ont de nouveau fleuri tout un tas de vidéos à haut potentiel lacrymal.

J’y succombe moi aussi, à la gorge qui se noue et aux yeux qui coulent. Mais je sens que quelque part au fond de moi, quelqu’un n’est pas d’accord. Ce torrent de pathos, au fur et à mesure qu’il me submerge, me prive d’oxygène. J’étouffe.

Madonna col Bambino

Madonna col Bambino – Antonio Vivarini

La Mère avec un M majuscule, comme dans AIME. Celle qui a tout donné, tout sacrifié. C’est Dieu en fait cette mère là. Un esprit saint, véritablement. A la fois le Père, qui donne la vie et pardonne nos offenses, et le Fils, dans sa dimension sacrificielle. Le tout enveloppé d’une douceur toute maternelle.

L’ennui c’est que moi je ne suis pas, je ne peux pas et je ne veux pas être cette mère là.

Devoir la vie à ses parents, dépendre d’eux pendant des années, c’est déjà suffisamment lourd à porter, je ne vais pas encore te rajouter une couche de culpabilité par dessus le marché. La dame que je vois (comme dans « je vois quelqu’un ») appelle ça « la dette de vie ». Là d’où je viens, et là d’où tu viens un peu aussi donc, elle pèse son poids, cette fichue dette.

Ecoute-moi bien, fils. Je t’interdis de me mettre sur un piédestal. Je ne suis pas qu’amour, même avec toi. Et je t’interdis de te sentir redevable vis-à-vis de moi. Tu n’as pas expressément demandé à faire escale sur cette planète que je sache, donc tu ne me dois rien.

Alors oui, bien sûr, je t’ai mis au monde. Bien sûr, j’ai changé tes couches un nombre incalculable de fois. Evidemment, je t’ai veillé quand tu es tombé malade, et j’ai un peu ri et beaucoup flippé la fois où, à 40,5°C de fièvre tu as vu ta grand-mère sur une balançoire au plafond. Forcément, j’ai perdu des heures à ranger le bordel de ta chambre, alors que j’aurais préféré rester sous la couette à lire ou m’envoyer en l’air. Mais je n’ai rien fait de tout ça avec un sourire béat, le visage nimbé de lumière. J’ai râlé, j’ai pesté, j’ai juré, j’ai pleuré, j’ai crié. Parce que je ne suis pas parfaite. Aucune maman sur Terre n’est parfaite. Alors je veux bien de tes bouquets de fleurs et de tes colliers de pâtes mais je ne veux pas de ta reconnaissance éternelle.

J’ai pas mal de choses à t’avouer. Tu dois t’en douter, parce que je fais très mal semblant, mais faire à manger, faire manger, ranger, nettoyer, laver, répéter, patienter, et même jouer, je n’ai jamais aimé ça.

Ce que j’aime, c’est te lire des histoires. Te serrer fort contre moi et sentir l’odeur au creux de ton cou et embrasser tes joues rebondies. Te regarder dormir. Discuter avec toi et essayer de te répondre quand tu me demandes comment savoir si la vie n’est pas un rêve. Ce que j’aime c’est t’écouter rire avec tes copains et t’observer dans la cour de récré, avant que tu ne te rendes compte de ma présence. Ce que j’aime c’est te voir grandir et marcher d’un pas de plus en plus assuré vers la vie, vers ta vie.

Tu sais quoi fils ? Je crois bien que je n’aime pas être mère, mais que je t’aime, toi.

 

VDM

scream and shout

scream and shout (Photo credit: mdanys)

Y’a des jours comme ça où tout ne va pas pour le mieux…

Des jours où t’en a marre de devoir t’extirper de la couette pour préparer un biberon aussitôt celui-ci réclamé, sous peine de terribles sanctions : la petite tête des mauvais jours, celle qui fronce les sourcils et fait les gros yeux, pleure pour un rien, refuse de manger, de s’habiller, et, bien entendu, de se mettre en route pour l’école alors que l’heure tourne.

Des jours où t’en as marre de répéter « allez, viens » avec une putain de voix mielleuse cinquante fois par jour : pour le sortir du lit, pour lui faire prendre son petit déjeuner, pour l’emmener dans la salle de bains en vue de le débarbouiller, pour l’exfiltrer de l’immeuble, pour le faire marcher dans la rue ; puis le soir, pour le faire sortir de la salle de classe, pour le pousser à quitter le parc où tu t’es pelé pèles les miches pendant des plombes tandis qu’il creusait des trous à la recherche de vers de terre, pour le faire entrer dans son bain, pour le faire sortir de son bain, pour lui demander de passer à table, pour l’inciter à ranger son bordel, pour le mettre au lit.

Marre de cette rengaine:

« Mange.
N’oublie pas de manger, mon grand. 
Tiens, mange. 
Allez hop, une bouchée.
Allez, c’est presque fini».

Et de finir par lui donner la becquée, pendant que ton repas refroidit, parce qu’il a plus envie de gigoter ou de dessiner que de porter sa petite fourchette à sa bouche.

Marre de lui courir après pour l’habiller, marre de te plier en quatre pour faire entrer sa jambe gauche dans le trou gauche de sa culotte, puis de son pantalon. Marre d’avoir encore mis les deux jambes dans le même trou, et de devoir tout recommencer.

Marre d’avoir les mains pleines de merde parce qu’il refuse toujours, à plus de 3 ans, de s’asseoir sur le trône, petit roi fainéant, et qu’avec les couches,  faut dire les choses comme elles sont, tu t’en fous partout.

Marre de l’immuable rituel pré-dodo A-vous-dirais-je-maman-mon-petit-lapin-as-tu-du-chagrin-doucement-doucement-s’en-va-le jour que tu chantes avec l’entrain d’un condamné aux travaux forcés, et donc encore plus faux que d’habitude.

Marre d’essayer de rester calme quand il enlève ses petites pompes et s’assoit par terre en pleine rue parce que tu lui as refusé une sucette.

Y’a deux-trois trucs dont tu n’as jamais marre, faut avouer.  Deux-trois trucs que tu vivrais bien aujourd’hui, demain, après-demain, et pour l’éternité. C’est ta joue contre la sienne, incroyable comme elle est douce, plus douce que tes lèvres qui embrassent son front, le creux de son nez, la chaleur de son cou. C’est vous, gravissant les escaliers de Montmartre, main dans la main. « REGARDE MAMAN, C’EST PARIS ! ».

Mais déjà, sa petite main lâche la tienne. Et le voici qui court, aussi vite que le lui permettent ses petites jambes, au loin.

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De l’usage de la xylolalie chez les jeunes parents

Tu es jeune et fringant, tu es fraîche et ferme. Voilà maintenant un moment que vous partagez le même tube de dentifrice, que vous vous engueulez à propos de chaussettes qui traînent et de vaisselle pas faite. Que vous échangez mots doux et fluides corporels. Que les plaisirs sont moins solitaires et les lendemains de fête moins déprimants. La vie vous est douce. Un peu trop peut-être… Parce que toute cette douceur, cette liberté, qu’est-ce qu’on en fait au bout du compte, hein ? Tous ces après-midi au ciné ou au musée, ces restaurants en tête-à-tête, ces vacances au bout du monde, ces soirées déglinguées… Qu’en reste-t-il? Une drôle d’impression de vide, une vague mélancolie, une interrogation existentielle : « Et maintenant ? ». Vous vous l’êtes posée souvent, cette question, vous en avez discuté et puis vous vous êtes dit : « Allez, chiche, on fait un petit, c’est ça qui donne un sens à la vie ! ». Vous avez submergé de questions ceux qui ont fait le grand saut, vous les avez observés, eux et leur progéniture…Vous vous sentez prêts, vous avez l’impression de savoir plus ou moins où vous mettez les pieds.

FAUX ! You know nothing, John Snow…

Je vais vous dire un truc : le monde des jeunes parents c’est une autre dimension. Un monde parallèle. Ces gens-là vivent à côté de vous, vous pensez pourvoir leur faire confiance, grave erreur ! Parce que – retenez bien ça – 8 fois sur 10, quand ils vous racontent ce qu’ils vivent, ils usent de figures de style destinées à brouiller votre radar à emmerdes, comme l’ellipse ou l’euphémisme

Résultat : Vous croyez savoir, mais vous ne savez rien. Maintenant, voilà la grande question : pourquoi diable font-ils ça ?

J’ai plusieurs théories :

1 – Pour assurer la reproduction de l’espèce

Soyons francs, dire la vérité sur ce que c’est que porter un enfant,  le faire sortir de soi, puis l’élever diminuerait considérablement les chances de survie du sapiens sapiens sur cette planète, parce que plus personne ne voudrait s’y coller. Les parents, en jetant un voile pudique sur la réalité de leur quotidien, contribuent donc doublement à la perpétuation de l’espèce: consciemment, en mettant en monde des petits d’homme, et inconsciemment, en s’exprimant de sorte à ne dégoûter aucun congénère de se lancer dans la grande aventure de la vie.

The glamorous life

The glamorous life (Photo credit: Houser)

2 – Pour sauver la face

Ils n’ont plus une minute à eux, quand ils ont un peu de temps ils en profitent pour faire les courses ou se laver les cheveux. Ils ne font plus la fête, et quand ils réussissent à sortir, ils sont atteints de cendrillonite aigüe[1] . Ils ont été obligés de remplacer la sainte triade ciné-musée-restau par la moins reluisante trinité télé-square-petits pots. Fini les treks dans l’Himalaya, direction le village-vacances de Belle-Dune.  Ils n’ont plus la force de lire, ils comatent dans leur canap, un verre de vin à la main, pour se remettre de leurs journées marathon. Ils ne vont pas en rajouter et vous avouer qu’ils ont une vie de merde si ?

3 – Par pudeur

Vous évitez de chialer devant tout le monde quand ça ne va pas ? Bon ben vous avez compris le principe…

4 – Par culpabilité

Ils donneraient leur vie pour leurs enfants, c’est un fait. Ils les aiment d’un amour démesuré, incommensurable. Mais pas que. Parfois ils ont très très envie de les balancer par la fenêtre, ou de monter dans une machine à remonter le temps. Et ça, c’est chaud à assumer. Mieux vaut que ce côté obscur reste caché.

5 – Parce ce que ce sont des aliens

Cette catégorie comprend les nanas qui jouissent à accouchant (ça existe, je vous jure).

Et vous, c’est quoi votre théorie ?


[1] à partir de minuit trente trois, ils se transforment en gros relous, à regarder leur montre toutes les dix minutes en pensant à la babysitter qu’il va falloir payer et raccompagner, à l’état dans lequel il seront au réveil de zouzou – entre 6h du mat pour les moins chanceux et 9h du mat pour les cocus.

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